Vous aimez la musique dynamique?

Je ne parle pas de musique bruyante. Je parle de musique dynamique!

Comme dans: contraste entre les sons les plus forts et les plus faibles. Attaque soudaine. Accalmies subtiles.

Les contrastes sonores font partie de la vie. C'est une arme redoutable entre les mains des musiciens pour sculpter leurs paysages auditifs.

Et c'est une qualité en voie de disparition.

Au moment où les systèmes sonores deviennent chaque jour plus performants, plus dynamiques et rapides, où les enceintes deviennent plus efficaces et, conséquemment, plus aptes à réagir rapidement à un contraste de décibels, voilà qu'une nouvelle génération d'ingénieurs de son et au mastering biffent la dynamique, l'annihilent, mettent en place des peak limiters et des compresseurs et ramènent la plage dynamique à un minuscule 10 dB... ce qui permet à ceux qui écoutent la musique dans leur voiture et leur i-pod de percevoir, au-delà du bruit de fond, les détails les plus subtils du mixage, mais ça aux dépens de la plage dynamique, et donc, de la réalité du son.

Mais cette descente vers le lo-fi (basse-fidélité du son) n'est pas uniforme. La musique classique y échappe, le jazz aussi. Et quand aux vieux succès rock et pop qui remontent à une quarantaine d'années, tout dépend qui en signe le remastering.

Pour vous en convaincre, regardez le tableau qui suit! D'abord le classique.

 

MUSIQUE CLASSIQUE

  Artiste Pièce Étiquette (Année) Peak Moy Écart dynamique
Stravinsky
OSM
C. Dutoit
L'oiseau de feu
(disque entier)
London (1986)     32.26
Arvo Part
(Gidon Kremer
Keith Jarrett)
Frätres ECM (1984) -2.69 -32.83 30.14
Martha Argerich
Prokofief
Concerto pour piano no 3, 1er mouv DG (1967) -0.63 -24.88 24.25
Schubert (Julliard Str Quartet) Quatuor no 15, 1er mvment CBS (1983) -4.00 -28.00 24.00
JS Bach (Anner Bylsma) Suite pour violoncelle 1 Sony (1992) -4.65 -24.78 20.13

La superbe prise de son d'ECM de Keith Jarett et Gidon Kremer interprétant Arvo Pärt est d'un réalisme saisissant et réalise des pointes de plus de 60 dB de dynamique sur une attaque fortissimo du violon et du piano, avant la 6e minute. Avec une dynamique moyenne de 30 dB, cette prise de son est "head and shoulders" au-dessus des autres!

Mais avec des dynamiques au-dessus de 20 dB, on voit que la culture musicale classique favorise la restitution des volumes sonores.

Qu'en est-il des jazz, blues et musiques du monde acoustiques?

JAZZ, BLUES, WORLD BEAT
  Artiste Pièce Étiquette (Année) Peak Moy Écart dynamique  
Patricia Barber
Cafe Blue
Nardis Blue Note (1994) -0.15 -25.89 25.74
Jacky Terrason
Reach
Happy Man
(1996)
Blue Note
(1996)
-1.46 -26.81 25.35
Brad Mehldau
 Art of the Trio Vol. 5 (live)
River Man WEA (2001) 0.00 -21.79 21.79  
Miles Davis
Kind of Blue
So What Sony (1959, remix et remaster 1999) -0.57 -21.93 21.36  
John Zorn & Masala
Vol. 6
Nevalah DiscUnion (1986) -0.09 -21.30 21.21  
Wayne Shorter
Alegria
Bacchanas Brasileiras Verve (2003) -0.42 -21.26 20.84  
Ella Fitzgerald
The Cole Porter Songbook
Anything Goes DCC (1956, remaster Hoffman) 0.00 -19.95 19.95  
Toumani Diabate
Mandé Variations
Si Naani Nonesuch (2008) -0.99 -20.55 19.56  
Sonny Rollins
Saxophone Colossus
St Thomas OJC (1956 mono, remaster 88?) -0.96 -20.49 19.53  
John Zorn & Masala
Vol. 6
Nashon DiscUnion (1986) -0.09 -19.23 19.14  
Diana Krall
The Girl In The Other Room
Departure Bay Verve (2004) 0 -18.05 18.05
Cassandra Wilson
New Moon Daughter
Death Letter Blue Note (1995) 0.00 -17.98 17.98  
Don Byron
Bug Music
Dirty Glide Nonesuch (1996) -0.08 -16.69 16.61  
Bob Walsh
En spectacle/live
Ma toune ___-1998 0.00 -15.12 15.12  

Ce que je trouve formidablement révélateur, c'est de voir que des enregistrements mono de 1956 (Fitzgerald, en big band, et Rollins en quatuor) ont une plage dynamique tout à fait comparable à des enregistrements récents et que même le disque-phare du jazz west coast (Kind of Blue), smooth et velouté, offre une dynamique de plus de 20 dB. Et dans le cas de Rollins et Davis, on ne parle même pas des masterings de référence!

Et voilà qu'on arrive au chapitre triste de l'histoire; chapitre chronologiquement de plus en plus triste...

 

POP, ROCK, ÉLECTRO
  Artiste Pièce Étiquette (Année) Peak Moy Écart dynamique Onde
Talk Talk
LaughingStock
Taphead Polydor (1991) -1.62 -27.17 25.55
Genesis
A Trick of the Tail
 
Mad Man Moon
(1976)
Atco, mastering original (Diament, années '80) -1.17 -23.13 21.96
Genesis
A Trick of the Tail
Mad Man Moon
(1976)
Remix Nick Davies (2008) 0 -17.57 17.57
Steely Dan
Aja
Aja
(1977)
MCA (Steve Hoffman, 1977) -.75 -22.62 21.87
The Eagles
Hotel California
Hotel California
(1976)
Edition DCC (Steve Hoffman) 0.00 -20.18 20.18
David Sylvian
Dead Bees On A Cake
The Shining Of Things
(1999)
Virgin (1999) -0.48 -20.56 20.08  
Led Zeppelin
II
What Is And What Should Be
(1969)
Remastering
Marino/Page (1994)
-0.66 20.73 20.07
Led Zeppelin
II
What Is And What Should Be
(1969)
Mastering digital original, Barry Diament (années '80) -1.79 -21.49 19.70
Shawn Phillips
"Second Contribution
Woman / Keep On / SleepWalker / Song For Mr. C
(1971)
Master digital original (années '80) -1.33 -21.34 20.01
Pink Floyd - The Dark Side of the Moon Us And Them / Any Colour You Like / Brain Damage / Eclipse
(1973)
BlackTriangle 1A1 Sony Japan (1981) -5.59 -25.55 19.96
Talking Heads
Remain In Light
Born Under Punches
(1980)
Sire (1980, mastering digital original) -3.41 -23.29 19.88
Talking Heads
Remain In Light
Born Under Punches
(1980)
Remaster DVD-A 96/24 (2006) 0 -14.77 14.77
Talking Heads
Remain In Light
Born Under Punches
(1980)
Remaster CD (2006) -8.00 -22.59 14.59
Kate Bush
A Sky Of Honey
A Sky Of Honey (intégral)
(2005)
Mastering original (2005) 0.00 -19.53 19.53
Joanna Newsom
YS
Emily
(2006)
Drag City (2006) -0.16 -19.58 19.42  
Harmonium
L'heptade
Le premier ciel
(1976)
 
CBS - Mastering digital original -0.47 -19.55 19.08
Paul McCarney
Band On The Run
Band On The Run
(1973)
DCC 1993 (Steve Hoffman) 0.00 -18.62 18.62
Paul McCarney
Band On The Run
Band On The Run
(1973)
EMI 1993 (Peter Mew) -1.23 -17.73 16.50
King Crimson
In The Court…
Epitaph
(1969)
DG (1969, remaster 2004) -0.08 -17.65 17.57  
Björk
medulla
Ancestors
(2004)
Couche redbook du SACD 2004 0.00 -17.55 17.55  
Bliss
Quiet Letters (U.S. Edition)
Long Life To You My Friend
(2005)
Promo copy -0.26 -17.55 17.29
Zacharie Richard
Cap Enragé
Aux Natchitoches
(1996)
1996, mastering digital original (Yves Delauney) -0.47 -17.25 16.78
Paul McCartney
McCartney
Every Night
(1970)
DCC (Steve Hoffman) -0.81 -16.39 15.58
Paul McCartney
McCartney
Every Night
(1970)
Hits and History (Peter Mew) -1.15 -13.85 12.70
Jimi Hendrix Experience
Electric Ladyland
Voodoo Child (Slight Return)
(1968)
Reprise américain (années '80) -1.43 -19.97 18.54
Jimi Hendrix Experience
Electric Ladyland
Voodoo Child (Slight Return)
(1968)
Polydor européen (années '80) -0.17 -16.15 15.98
Jimi Hendrix
The Ultimate Experience
Voodoo Child (Slight Return)
(1968)
MCA mastering HDCD -0.52 -14.21 13.69
Jimi Hendrix Experience
Electric Ladyland
Voodoo Child (Slight Return)
(1968)
1997 Eddie Kramer Remastering 0.00 -12.38 12.38
Rolling Stones
Beggar's Banquet
Stray Cat Blues
(1969)
Atco (1969, remaster DSD 2002) 0.00 -15.46 15.46  
Peter Gabriel
Up
Sky Blue
(2002)
Couche redbook du SACD 0.00 -14.38 14.38
Burial
Untrue
Untrue
(2007)
Hyperdub (2007) -0.19 -14.52 14.33  
Björk
Post
Hyper-Ballad
(1995)
One Little Indian (1995) -0.04 -13.95 13.91
Massive Attack
Mezzanine
Angel
(1998)
Virgin (1998) -0.03 -13.86 13.83  
Bob Dylan
Love and Theft
Cry A While
(2001)
Sony (2001) 0.00 -13.18 13.18  
Animal Colective
Merriweather Post Pavillion
 
My Girl
(2009)
Domino (2009) -0.09 -12.64 12.55
Arcade Fire
Funeral
Wake Up
(2004)
Merge (2004) 0.00 -11.68 11.68  
Porcupine Tree
Deadwing
Arriving Somwhere But Not Here
(2005)
DVD-A (24/48) 0 -11.64 11.64
Portishead
3
Machine Gun
(2008)
Mercury (2008) -0.09 -10.89 10.80  
Chemical Brothers
Dig Your Own Hole
Electrobank
(1997)
Virgin (1997) -0.01 -10.47 10.46
Radiohead
In Rainbows
Weird Fishes
(2008)
tbd (2008) -0.09 -10.20 10.11

J'ai placé ces albums par ordre décroissant de dynamisme. Or, de manière aberrante, ça m'a donné aussi des albums placés par ordre chronologique. C'est à dire qu'à mesure que la technologie s'améliore, le produit présenté est de moins en moins de qualité!

On fait une exception avec David Sylvian, dont les albums sont des sculptures sonores magnifiques et qui, évidemment, ne se prive pas de dynamisme (à noter que ses enregistrements sont digitaux, pas analogues, ce qui prouve que ça n'a rien à voir!). Par la suite, les albums les plus dynamiques sont de vieux enregistrements de 68 et 69 (remasterées par des mains expertes cependant) avant la descente aux enfers dans le rock contemporain et ses ridicules 10 dB de dynamique. Plus nous avançons dans le temps, moins la plage dynamique est étendue, et même un album résolument lo-fi comme le formidable Funeral de Arcade Fire d'il y a 3 ans utilise plus de plage dynamique que le tout récent In Rainbows de Radiohead (sur une pièce tout en montée dramatique avec climax en plus!).

Maintenant, que Portishead compresse ses pièces, on pourrait croire que c'est un choix esthétique conscient et même participant de l'impact. Mais quand un album de art-rock complexe et riche comme celui de Radiohead est moins dynamique que du Arcade Fire, c'est quelque chose de carrément aberrant. Je me demande comment Robert Ludwig, l'ingénieur au mastering et dont la signature était recherché dans les vinyles il y a 30 ans, considère son propre travail!

Encore plus absurde: les remasterings d'albums classiques où on gâche les avancées technologiques des convertisseurs modernes, réputé de loin supérieurs à ceux des années '80, en se livrant à la compression dynamique. Remarquez la "job de bras" sur le titre qui ouvre le classique "Remain In Light" des Talking Heads. Si vous êtes limités, comme moi, à la stéréo, vous perdrez plus de 5 dB de dynamique entre le CD original des années '80 et le remastering de 2006. 5 dB, ce n'est pas rien! Et c'est loin d'être le pire crime auditif. Mais regardez ce que ça donne...

Born Under Punches, mastering 1980.

Born Under Punches, remastering 2006.

Le divorce entre haute-fidélité et rock est-il irréversible???

 

ADDENDUM: Plusieurs réactions sur le forum de QAV sur le sujet. Lorsqu'on est à la fois audiophile et mélomane, on comprend que la tendance actuelle (le loudness war) est une recette pour le désastre, et que l'industrie du disque a de nouveau trouvé une manière de se tirer dans le pied.

Parmi les disques récents qui attirent l'animosité des audiophiles pour leur dynamique réduite, les derniers Metallica et Bruce Springsteen. L'ami Trudo du forum m'envoie deux extraits d'une minute de Metallica, séparés d'une vingtaine d'années, et avec deux philosophies bien différentes du mastering. L'extrait tiré du dernier Like Death, suivant la mode lo-fi, offre un gros 10.16 dB d'écart dynamique. Pour fins de comparaison, un extrait de Master of Puppets (1986), masteré par Steve Hoffman pour la compagnie audiophile DCC: 18.5dB de dynamique. Dans ce cas, les chiffes ne font que confirmer ce que nos oreilles nous disent. Même dans le cas d'une musique rock rageuse, la compression au mastering ne fait que détruire l'intelligibilité du signal.

À l'autre extrémité du spectre audiophile, Patricia Barber, une chouchou de la crowd audiophile, a offert une relecture magnifique de la célèbre pièce de Miles Davis Nardis sur son Cafe Blue. 25.74 dB de dynamique nous permettent d'apprécier toutes les subtilités dynamiques des arrangements toujours très spéciaux de Miss Barber (merci encore à trudo pour cet exemple).

Un préféré personnel dans la sphère pop-rock: Aja de Steely Dan, masteré par Steve Hoffman, du temps de son passage chez MCA. Spectaculaire solo de batterie de Steve Gadd, des arrangements riches et complexes, une pop qui sonne bien à la radio AM, au FM ou sur votre système haute-fidélité. À 21.7 dB d'écart dynamique moyen, c'est la meilleure lecture en rock-pop qui apparaît sur les tableaux plus haut, de même que miss Barber est la plus dynamique en jazz.